L'année dernière, on a compté plus d'un suicide par jour sur le réseau SNCF.
Les conducteurs de trains sortent rarement indemnes de ce type d'accident.
C'était le 9 octobre dernier, à quelques kilomètres de Breteuil. Il était 5h30 du matin, lorsque le mécanicien a aperçu une vague silhouette au cœur de la nuit. Tout juste le temps de réaliser, avant le choc à 160km/h. Terrible. Ils sont plusieurs dizaines de conducteurs SNCF, à être ainsi, chaque année, et parfois plusieurs fois au cours de leur carrière, victimes de ce que l'entreprise appelle pudiquement «un accident de personne». Parce que, dans le doute, on ne sait pas à l'instant «T» si c'est ou non un suicide. Ce qui, hélas, est le cas neuf fois sur dix.
Une expérience traumatisante pour les conducteurs, qui sont presque tous en proie, après coup, à un fort sentiment de culpabilité. «Le plus compliqué, c'est de leur faire comprendre qu'ils ne sont pas responsables, que ce n'est pas eux qui ont tué, mais le train, et qu'il n'y avait rien à faire», rappelle François Runavot, cadre traction au dépôt d'Amiens.
Certains sont incapables ensuite de remonter en machine
Ancien mécanicien passé par les dépôts d'Amiens, Creil et Hendaye, François Runavot fait aujourd'hui partie de l'encadrement traction. À ce titre, il assure régulièrement des astreintes qui l'amènent à se déplacer sur site, lorsque se produit un accident de personne: « C'est probablement la pire chose qui soit dans ce métier. C'est toujours un spectacle effroyable, et personne ne sort de là intact. Surtout pas le mécanicien...» Pas question de laisser ce dernier seul, après un accident. C'est donc accompagné qu'il achève son parcours. Quand il n'est pas purement et simplement relevé sur place. Certains ne s'en remettent pas. À l'image de ce conducteur du dépôt d'Amiens qui n'a jamais pu remonter en machine. Il est affecté aujourd'hui à un emploi administratif.
«En règle générale, nous faisons en sorte que le mécanicien effectue le plus rapidement possible le trajet sur lequel s'est produit l'accident», rappelle François Runavot. Pas toujours suffisant pour exorciser le mal. Des années plus tard, les mécaniciens gardent tous un pincement au cœur lorsqu'ils passent à l'endroit de l'impact: «Quand j'accompagne en ligne des mécaniciens qui ont été victimes, ils ne peuvent pas s'empêcher de me dire: "tu vois, c'est là que ça s'est passé".»
Sentiment de culpabilité, sentiment d'impuissance: le désespéré qui s'est jeté sous le TER Amiens-Paris en rase campagne du côté de Breteuil, le 9octobre dernier, n'avait aucune chance d'en réchapper. Pour stopper un train lancé à 160km/h, il faut au moins un kilomètre. Le mécanicien, lui, n'a que quelques mètres pour réagir: «Ils font ce qu'on leur apprend à faire. Siffler, taper le bouton d'urgence. Après, le reste leur échappe...» Le freinage à bloc, l'arrêt, la descente du train, l'approche du lieu d'impact... «Le conducteur est censé porter assistance à la victime, rappelle le cadre traction. La découverte du corps est un moment vraiment très, très dur...»
Plus d'un accident par jour en France
Dans la majorité des cas, le cadre d'astreinte récupère un mécanicien en état de choc. Pour autant, l'arrivée sur place des secours ne marque pas la fin de l'épreuve. Les recherches, l'enquête, l'audition par l'officier de police judiciaire souvent dans la foulée de l'accident, la soumission systématique a un dépistage d'alcoolémie ou de stupéfiants... Et parfois, les remarques terribles des voyageurs, pressés de repartir. «C'est vrai, il arrive que nous ayons en plus à faire face à l'incompréhension des passagers. On a beau leur expliquer qu'il y a des secouristes sur les voies, qu'il faut que la police ou la gendarmerie fasse son enquête, certains ne comprennent pas. J'ai même entendu des choses effrayantes...» Pour le conducteur, les jours qui suivent sont souvent synonymes d'arrêt de travail. Parfois de contact avec la cellule psychologique nationale, chargée d'accompagner les conducteurs victimes d'accident de ce type.
En2012, la SNCF a connu en moyenne plus d'un accident de personne par jour. Quarante sur la seule région Picardie, le secteur de Paris-Nord étant quant à lui, particulièrement touché. À la clé, 40000minutes de retards sur le seul réseau régional. Et des séquelles irréversibles pour les mécaniciens touchés: «Le pire, rappelle le cadre traction, c'est quand les faits se déroulent de jour, qu'on peut apercevoir le visage de la victimeavant le choc.» C'était le 27mars dernier, vers 14h15. Ce jour-là, alors que le TER s'apprêtait à s'arrêter en gare de Rosières-en-Santerre, une jeune femme dissimulée dans un taillis avait brusquement surgi et posé sa tête sur le rail. Même à faible vitesse, le train n'a pas réussi à s'arrêter.
http://www.courrier-picard.fr/courrier/Actualites/Info-regionale/Malades-d-avoir-heurte-des-desesperes
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire